Une brève et intéressante réflexion sur les conclusions de la commission « Mourir dans la dignité »

Une lettre de Monique David, parue dans le journal Le Soleil du 17 avril 2012:

Selon le rapport de l’Assemblée nationale récemment publié, «Mourir dans la dignité», co-signé par neuf députés, les Québécois sont maintenant prêts à considérer la mort à travers une nouvelle lentille.

Nous pouvons nous libérer d’une traditionnelle relation «paternaliste» avec nos médecins dans le but d’adopter une attitude plus éclairée pour faire face à la souffrance et à la fin de vie. Nos valeurs, selon le rapport, ont beaucoup évolué au cours des 20 dernières années, il est donc normal que, dans notre adieu à la vie, nous examinions de près une «nouvelle option» offerte par l’État.

Les auteurs du rapport avertissent le lecteur que, bien que dans le passé les valeurs des Québécois étaient essentiellement ancrées dans la religion, les gens qui tiennent encore à ces principes ne devraient pas les imposer aux autres. Nous vivons dans une société laïque. La vision «sacrée» de la vie ne s’applique plus comme une valeur civique.

Nous avons devant nous deux définitions contradictoires de la dignité. Le point de vue traditionnel considère que la dignité est un phénomène objectif, intrinsèque à la condition humaine indépendamment de l’âge, de la condition sociale, de la religion, du sexe ou de l’état de la personne; le point de vue profane soutient que la dignité est définie par et pour l’individu. Ce dernier point de vue est le chemin philosophique adopté dans la deuxième partie du rapport. Il nécessite donc un examen attentif.

La dignité subjective est plus en phase avec la laïcité, selon laquelle, libéré des limites imposées par les valeurs religieuses, les individus décident de ce qui est bon pour eux tout au long de leur vie tant que cela ne fait pas de mal à autrui. La notion d’autonomie de la personne est un élément fondamental de cette reconstruction de la signification de la dignité de la personne humaine. On la définie comme «ce qui permet aux êtres humains de mener et d’accomplir un projet de vie selon leurs convictions, dans les limites imposées par les droits et libertés des autres». Le thermomètre de la dignité est déterminé par le degré d’autonomie. Et c’est en fonction de cette mesure que la personne doit décider si sa vie a encore de l’intérêt et de la valeur. En d’autres termes, ce qui était autrefois inconditionnel – la dignité – est désormais perçu comme conditionnel en conséquence d’un changement de paradigme fondamental, soit le passage de la sacralité de la vie humaine comme le fondement de la dignité à celui de l’autonomie comme principal critère de définition de la dignité.

Ayant établi l’autonomie comme ligne de démarcation entre une vie avec dignité et une vie sans dignité, nous sommes alors invités à accueillir l’euthanasie comme l’outil pour nous permettre de reconquérir l’autonomie si souvent perdue à la fin de la vie – l’euthanasie leur permet d’être libéré de leur état dépourvu de dignité.

Afin d’introduire les 12 dernières des 24 recommandations, les députés ont donc élaboré un nouveau code moral sur lequel les Québécois sont invités à prendre position. Au lieu des valeurs morales qui nous ont été transmises depuis des millénaires, y compris par la religion, on nous propose un nouveau credo transmis par l’État, et un nouveau discours pour l’accompagner.

D’abord et avant tout, nous apprenons que «l’euthanasie» n’est plus l’acte de «tuer», mais un «acte médical». L’aide médicale à mourir serait un geste de compassion. Médecins et infirmières, qui étaient autrefois des guérisseurs et des soignants au service du maintien de la vie, serviront désormais comme facilitateurs de la mort. Afin de devenir les serviteurs de la Mort, ils seront obligés de modifier leur code de déontologie médicale.

Un problème avec l’euthanasie, c’est qu’elle est irréversible. Ce qui est souhaité dans les moments les plus sombres est souvent une réaction passagère à la douleur et à la peur et les malades changent d’avis. Si le gouvernement accepte les 12 dernières recommandations proposées par le rapport, nous nous dirigerons vers une pente à sens unique qui ne permet pas de retour en arrière. Est-ce vraiment ce que les Québécois veulent pour eux-mêmes et pour les générations futures?

En mettant de côté le concept du caractère sacré de la vie, le mystère de la vie et de la mort va rapidement disparaître de l’horizon d’un grand nombre. Historiquement, les humains ont toujours été en quête de sens. En donnant priorité au principe de l’autonomie de la personne comme facteur décisif pour déterminer comment et quand chacun peut vivre et mourir, la complexité et le mystère inhérent à la vie humaine et à qui nous sommes se perdent.

En fin de compte, c’est la dimension créative et puissante de l’âme humaine ou de l’esprit humain que la légalisation de l’euthanasie risque d’étouffer. Et choisir de prendre le contrôle sur la vie et la mort peut se révéler un véritable boomerang. Nous pourrions bien perdre toute autonomie que nous gagnons ainsi aux mains d’un État de plus en plus envahissant.

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